Route de référence Marseille → Ushuaia, ~9 000 nm en quatre segments, contournement ouest de l'anticyclone de Sainte-Hélène et entrée par les Quarantièmes. La trace en pointillés rappelle la transat solo de Vito Dumas (1931).
Route de référence Marseille → Ushuaia, ~9 000 nm en quatre segments, contournement ouest de l'anticyclone de Sainte-Hélène et entrée par les Quarantièmes. La trace en pointillés rappelle la transat solo de Vito Dumas (1931).

L'essentiel. Trois mois, 9 000 milles, quatre segments. La transat de l'Acte 1 n'est pas un exploit, c'est un audit en grandeur réelle avant le Drake. Marseille en août, Ushuaia en novembre, le bateau et le skipper qualifiés pour la suite.

Fiche de la traversée

Donnée Valeur
Distance route voile ~9 000 nm
Durée typique en solitaire 70 – 90 jours
Longitude visée au pot au noir ~30°W
Entrée Quarantièmes 40°S
Précédent historique direct Vito Dumas, 1931
Cible finale du programme sud du 60°S

Marseille, 11 mai 2026. Trois mois avant le départ. La première traversée d'Odyssey of AION est l'Acte 1 de l'expédition, une transatlantique en solitaire entre Marseille et Ushuaia. Environ neuf mille milles, deux océans, un changement d'hémisphère, et la sortie progressive du monde des ports. Cet article décrit la route, les segments, les contraintes, et ce qu'elle prépare. Je l'écris avec les voix de ceux qui m'ont précédé dans cette descente, parce qu'aucun marin ne descend l'Atlantique sans avoir d'abord lu les autres.

Pourquoi Ushuaia, pas un autre point

Ushuaia n'est pas une destination, c'est un sas. C'est le port atteignable le plus au sud avant le passage du Drake, et le seul endroit logique où préparer un voilier d'expédition pour la circumnavigation antarctique. On y rejoint l'équipière, on y refait les vivres, on y vérifie une dernière fois ce que la transat a sollicité. Tout ce qui doit être réparé doit l'être là, parce qu'au-delà du canal Beagle il n'y a plus de pièces, plus de chantier, plus de filet.

La transat de l'Acte 1 sert donc deux fonctions. Elle amène ARION au sud, et elle valide en grandeur réelle ce que les essais en mer de décembre 2025 ont seulement esquissé. Une descente Atlantique seule, en autonomie longue, est l'épreuve qui qualifie le bateau et son skipper avant les hautes latitudes. Bernard Moitessier le formulait à sa manière dans La Longue Route, en arrivant au Pacifique après les caps : il ne savait plus s'il continuait pour la course ou pour autre chose. La transat n'est pas une formalité, c'est l'endroit où le voyage se décide.

La route, vue d'ensemble

Marseille → Ushuaia en voilier, en suivant la route classique de l'Atlantique sud, se découpe en quatre segments principaux :

  1. Méditerranée et détroit de Gibraltar. Sortie par l'ouest, environ 700 milles.
  2. Atlantique nord, jusqu'à l'équateur. Descente par les alizés via Canaries et Cap-Vert, environ 2 500 milles, traversée du pot au noir.
  3. Atlantique sud, jusqu'aux Quarantièmes. Contournement par l'ouest de l'anticyclone de Sainte-Hélène, le long de la côte brésilienne, environ 3 000 milles.
  4. Descente vers la Patagonie et entrée dans le Beagle. Plateau argentin, détroit de Le Maire, canal Beagle, environ 2 800 milles.

Total approximatif, ~9 000 milles nautiques. À une moyenne réaliste pour ARION en solo, sept à huit nœuds en route directe mais cinq à six de fond, on arrive sur une fenêtre de 70 à 90 jours de mer. L'écart entre la vitesse instantanée et la vitesse moyenne réelle vient des bordées au près, des trous de vent dans les zones de transition, des détours imposés par la stratégie météo, et des inévitables avaries qui ralentissent le bord. Trois mois, en ordre de grandeur.

Il existe un précédent direct, peu cité aujourd'hui, qui mérite d'être rappelé. Le 13 décembre 1931, l'Argentin Vito Dumas appareille d'Arcachon pour Buenos Aires en solitaire. Il arrive le 13 avril 1932. Quatre mois, sur un voilier de bois sans pilote automatique, sans météo routière, sans Starlink, sans rien. C'est lui qui, dix ans plus tard, écrira Los Cuarenta Bramadores et inventera la « route impossible » par les Quarantièmes. Avant cette circumnavigation devenue mythique, il y avait eu une transat Méditerranée-Argentine, et c'est sur la même trace que je vais redescendre.

Méditerranée et Gibraltar, sortir

La Méditerranée occidentale en août demande de la patience plus que de la voile. Vents légers du secteur ouest dominants, brises thermiques irrégulières, courant entrant à Gibraltar. C'est le moment de mettre le bateau en discipline transat avant que la mer ne devienne sérieuse, repérer ce qui frotte, ce qui chante, ce qui claque, et corriger pendant qu'il y a encore du temps. Les vieux marins disaient qu'on ne sort jamais vraiment de Méditerranée, on en est éjecté par le détroit, dans un sens ou dans l'autre.

Gibraltar se franchit idéalement avec le courant portant et un vent d'est modéré. À éviter, la combinaison vent d'ouest contre courant qui transforme le détroit en machine à vagues courtes et raides. Une fois sorti, cap au sud-ouest, on commence à respirer. Le Maroc à tribord, le bleu profond devant, et l'idée tranquille que la prochaine terre française qu'on touchera, ce sera dans dix-huit mois, à un autre quai.

Canaries, Cap-Vert, le pot au noir

Les alizés de nord-est s'installent généralement vers le 30°N. Las Palmas reste une escale possible si quelque chose doit être remis en ordre, mais l'idée sur cette transat est de ne pas casser le rythme. Si tout tient, on passe au large. Le Cap-Vert, vers le 16°N, est le dernier mouillage accessible avant l'équateur.

Le pot au noir, zone de convergence intertropicale, est la partie la moins lisible du parcours. Quelques jours de grains, de calmes encombrés, d'orages, d'eau qui tombe verticalement. Moitessier, qui l'a abordé plusieurs fois, le décrit avec une honnêteté rare dans La Longue Route :

« Pour les grands voiliers d'autrefois, le pot-au-noir représentait de longs jours épuisants à manœuvrer les lourds phares carrés sous une chaleur moite et un ciel plombé. Pour nous autres, petits yachts, le pot-au-noir est simplement un moment très énervant à passer, mais sans plus. Cela n'empêche qu'un marin abordera le pot-au-noir avec mauvaise conscience. »

La mauvaise conscience, c'est exactement ça. On sait qu'on va perdre du temps, qu'on va perdre du vent, qu'on va perdre le sommeil dans les grains, et qu'il n'y a rien à faire d'autre que d'attendre. Les bateaux de course taillent par l'ouest, autour de 25 à 30°W, pour minimiser la traversée. ARION fera la même chose, sans la pression de la régate.

C'est ici qu'on commence à comprendre ce que veut dire l'autonomie longue. Quand Robin Knox-Johnston traversait l'Atlantique en 1968 sur Suhaili, son ketch de 32 pieds, il a découvert que les coutures de quille fuyaient. Pas de port. Il a plongé sous le bateau, en pleine mer, et a calfaté les joints lui-même. C'était cela, le solo de l'époque, et c'est resté cela. Sur cette transat, ce qui casse se répare avec ce qu'on a, là où on est, sans appeler.

Atlantique sud, l'anticyclone de Sainte-Hélène

Une fois l'équateur passé et les alizés de sud-est accrochés, la route descend en oblique vers le sud-ouest, le long de la côte brésilienne. L'anticyclone semi-permanent de Sainte-Hélène est l'obstacle stratégique du segment. On le contourne par l'ouest, en restant entre la côte sud-américaine et le bord ouest de l'anticyclone, là où le vent reste exploitable. Les bateaux du Vendée Globe passent par l'est pour aller vers Bonne Espérance, nous passons par l'ouest pour aller vers la Patagonie. C'est la différence d'asymétrie du même obstacle.

Il faut s'entendre sur ce que ce segment veut dire. Le pot au noir et les Horses Latitudes ne se ressemblent pas. Le premier est une zone de combat lent contre les grains et l'humidité, le second une zone de patience sous un ciel souvent dégagé, où les calmes vraiment plats restent assez rares. C'est une mer agréable, sans piège majeur, mais qui se compte en semaines. La discipline du bord se met en place : sommeil par cycles courts, contrôles méthodiques, journal tenu sans rupture, météo lue plusieurs fois par jour. C'est aussi la dernière partie chaude du voyage. Les températures vont basculer rapidement à partir du Rio de la Plata.

Sur ce segment, on cesse d'être un marin de transat pour devenir un marin de descente. La différence est dans l'horloge intérieure. La marge utile s'y construit, à raison de quelques heures de sommeil prises au bon moment, de quelques voiles changées sans précipitation, d'un repas chaud avalé pendant que le bateau marche bien plutôt que pendant qu'on a faim.

Quarantièmes, plateau argentin, Le Maire

Sous le 40°S, on entre dans les Quarantièmes rugissants. Los Cuarenta Bramadores : c'est Vito Dumas qui a fixé le nom en espagnol, sur la trace de son tour du monde solo de 1942-1943 à bord du Lehg II, premier marin à boucler le globe par la route des 40°S sans presque jamais remonter. À cette époque, en pleine guerre mondiale, il naviguait sans relevé radio, sans météo, en parlant à voix haute pour ne pas perdre l'usage de la parole. Quand on lit son journal aujourd'hui, on comprend que les Quarantièmes ne sont pas un climat, c'est un état.

Vents d'ouest dominants, dépressions en série, mer formée. Pour un solitaire à bord d'un bateau lourd, le travail change de nature, le temps passé sur le pont augmente, les manœuvres deviennent plus exigeantes, le sommeil se fractionne.

Le plateau argentin réserve des conditions particulières. Eau peu profonde sur de larges zones, vents catabatiques tombant de la cordillère, courant des Malouines portant au nord contre la route, et houle d'ouest qui s'empile sur du peu de fond. Le détroit de Le Maire, entre la Tierra del Fuego et l'île des États, se franchit avec un calcul précis de marée. Pris à contresens, il transforme un passage de quelques heures en épreuve. Marcel Bardiaux, parti en 1950 pour son tour du monde solo d'est en ouest sur Les 4 Vents, a connu là un courant contraire violent et une houle empilée sur du peu de fond avant son passage du Horn. Depuis, rien n'a vraiment changé.

Beagle, arrivée à Ushuaia

Une fois Le Maire passé, le bateau entre dans le canal Beagle. La navigation change encore, eaux protégées par la cordillère mais traversées de rafales descendantes, paysages glaciaires, premières montagnes blanches au sud. Ushuaia est à environ 150 milles à l'ouest. Mouillage, démarches port, jonction avec l'équipière, début de l'Acte 2.

Skip Novak, le skipper américain qui depuis 1987 enchaîne les saisons antarctiques sur ses Pelagic, a fait cette route un nombre indécent de fois. Il résume sa philosophie tactique en une phrase qui colle parfaitement à la fin de la transat :

« We are playing the weather and not going upwind, not if we can help it, that is not part of the programme. »

On joue la météo, on ne force pas le près. Pour qui descend l'Atlantique sud en solo, c'est moins une devise qu'une consigne de survie. Forcer le près, c'est s'épuiser dans une mer qui ne pardonne pas l'épuisement.

L'arrivée à Ushuaia n'est pas la fin du voyage. C'est le point où l'on bascule d'un mode à l'autre. Solo derrière, équipage à deux devant. Atlantique derrière, Drake et Antarctique devant.

Durée, méthode, marge utile

Trois mois en ordre de grandeur, c'est la durée publique. La fenêtre réelle dépend du pot au noir, du contournement de Sainte-Hélène, et des dépressions rencontrées sous le 40°S. On planifie large, on ne s'engage pas sur une date d'arrivée précise. La marge utile sur ce genre de transat se gagne en sommeil correct, en bateau propre, en routine de navigation tenue.

Le rythme à bord, en solo, est la première contrainte. ARION est équipé pour permettre à un seul équipier de tenir, trois pilotes automatiques en redondance, énergie autonome via panneaux, éolien et alternateur, instruments lus en continu par le poste de bord. Le travail du skipper se concentre sur la stratégie météo et la maintenance préventive. Tout le reste doit pouvoir tourner sans intervention pendant des heures.

Il y a une chose que les récits anciens disent rarement, et que les contemporains formulent à peine. Le solo long, c'est une discipline d'attention. On lit le bateau comme on lit un être vivant. Une vibration nouvelle dans un câble, un grincement plus sourd dans le coqueron, un claquement de drisse qui n'était pas là hier. C'est ça, finalement, le travail de fond pendant trois mois de mer. La météo, le routage, les manœuvres, tout cela est l'écume. Dessous, il y a cette écoute, et c'est elle qui décide si l'on arrive à Ushuaia avec le bateau prêt ou avec un bateau à remettre en état.

Ce que cette transat prépare

L'enjeu de l'Acte 1 n'est pas l'exploit, c'est la qualification. On valide trois choses :

  • Le bateau encaisse une descente Atlantique complète sans dette technique cumulée.
  • Le skipper tient le rythme solo sur trois mois sans rupture.
  • Les systèmes critiques tournent sans surprise, énergie, pilote, com.

Ce qui passe la transat passera probablement le Drake. Ce qui s'use mal, ce qui résonne, ce qui chauffe, ce qui se desserre, ressortira pendant ces 9 000 milles, et ce sera traité à Ushuaia avant le passage. C'est pour ça que la transat de l'Acte 1 est moins une mise en bouche qu'un audit en grandeur réelle. À l'arrivée, le bateau aura déjà parlé.

Et le skipper aussi, probablement. La mer longue ne fait pas grandir, elle fait reculer ce qui n'est pas essentiel. Trois mois de transat solo entre Marseille et Ushuaia, c'est ce travail-là, en silence, dans un bateau qui descend.


Prochaines publications avant le départ. Le prochain billet du journal portera sur la préparation finale d'ARION, équipements polaires et avitaillement transat. La trace temps réel sera ouverte au public au largage de Marseille, en août. Pour suivre l'expédition de plus près : Soutenez l'odyssée · Accès Scientifiques · Kit presse.